Hommage au Père Paul Chalard : 25 ans de ministère

Notre ami Paul Chalard est un prêtre selon le cœur de Jésus Christ tout pénétré de la Tradition vivante de l’Eglise. Certains s’étonneront peut-être que je reprenne tels quels les mots dont je me servis lors du jubilé de notre confrère Christian Caruana. S’il en était ainsi, leur étonnement serait superfétatoire, car il n’est point de définition du prêtre qui soit originale.

En effet, marqué par le sacrement de l’Ordre du sceau du Christ, Tête de l’Eglise, le prêtre doit accueillir cette grâce comme un don inamissible qui requiert de l’élu action de grâce constante, humilité instante. Nous ne sommes pas « prêtre » pour nous-mêmes mais pour le service de l’Eglise. Nous le répétons sans cesse mais il faudrait qu’une bonne fois pour toutes nous en fussions persuadés !

Mon cher Paul, n’aie aucune crainte : mon dessein ne consiste pas ce soir à déployer devant tes amis toutes les péripéties qui jalonnent tes 25 ans de ministère presbytéral. Il serait en effet facile de se livrer à un exercice de style qui rappellerait à notre auditoire des anecdotes de ta vie, des épreuves et des joies qui sont en réalité le lot de tout un chacun. Les minutes s’écouleraient ainsi dans une douce quiétude mêlée de bienséance et de consensus académique. Je ne le veux point et tu ne le veux point, j’en suis sûr !

J’aimerais en revanche, en cette soirée tout à fait singulière, t’adresser un double remerciement : tu es un pasteur : pour moi, c’est là le plus bel éloge qui se puisse décerner à un confrère, – n’est-ce pas, mon cher Henri Toche ? – Oui, Paul, je te fréquente depuis des années et te vois agir et réagir toujours dans le respect des personnes quelles qu’elles soient ; certes, par moments, avec quelque impatience mais toujours dans la considération de la dignité et de la mission surnaturelle de chacun.

Tu as compris sans aucun doute la belle Pensée de Pascal : « Le premier effet de l’amour est d’inspirer un grand respect. » Bien qu’il fût marqué par la rigueur janséniste, Pascal resta fidèle à la foi catholique et nous enseigne à travers ses trois ordres que la charité est le point culminant de la Révélation et que, par conséquent, c’est de cette charité que nous devons témoigner. Peut-être que certains jours ton ardeur pastorale te rend inquiet ? Le cardinal Suhard, qui fut archevêque de Paris en une période douloureuse de notre histoire, dit que le prêtre doit exercer à l’égard de ceux qui lui sont confiés le ministère de l’inquiétude. Je crois en effet que l’inquiétude, liée à la raison et jamais sans elle, conduit à l’annonce de la Bonne Nouvelle.

Remerciement aussi pour ton amitié telle qu’elle est et non point telle que je pourrais la concevoir idéalement… L’amitié est le fondement sur lequel se bâtit une vie, et pour le prêtre, c’est là une grâce supplémentaire qui exige à la fois présence et discrétion et, par-dessus tout, une vertu aujourd’hui totalement ignorée de beaucoup de nos contemporains : la pudeur.

L’amitié entre prêtres permet ainsi de jauger, d’apprécier toutes les autres amitiés qui constituent l’existence et de sourire à l’occasion en songeant à cette pensée aimable de Joubert : « Lorsque mes amis sont borgnes, je les regarde de profil. »

23 Juin 1991 -> 24 juin 1959.

Les dates de nos ordinations respectives se jouxtent. Oui, cinquante-sept ans au service du Christ et de l’Eglise, quelle joie ! Mais aussi une obligation impérieuse de dresser un bilan, si incomplet soit-il. Mon droit d’aînesse, et donc de préséance, m’autorise à me livrer à quelques réflexions nullement sentencieuses. Je le ferai, à l’accoutumée, respectueux des personnes, sans aucune prétention, sachant mes limites, mes misères, en un mot mon péché.

Chateaubriand dont la magnificence du style plonge dans l’admiration ceux qui sont encore fascinés par la beauté sous toutes ses formes souffrait d’une hypertrophie de la personnalité : il fallait qu’il fût partout le premier et que partout l’on reconnût son génie. Ce qui lui valut ce jugement impitoyable, et fort juste, du roi Louis XVIII. « Ah ! Comme Monsieur de Chateaubriand aurait été grand s’il n’avait passé sa vie à se mettre devant lui. »

Frères prêtres, tous âges et tous états confondus, la pire des catastrophes qui se puisse produire dans nos vies est ce désir irrépressible, cette soif inextinguible de nous placer entre la personne divine de Jésus et tous les autres, frères et sœurs en humanité. Assurément, par le sacrement de l’Ordre que nous avons reçu, nous exerçons une médiation certaine, mais celle-ci est d’ordre sacramentel et non point d’ordre mondain.

Les conséquences d’une telle confusion sont désastreuses, deux d’entre elles doivent être ici rappelées impérativement : la médiocrité dont l’admirable Simone Weil donne cette définition accablante : « une mort qui s’étend sur toute une vie ». L’inspiration pastorale est à jamais bannie, éliminée au profit, si j’ose dire, de la « paranoïa ambulatoire » – j’emprunte cette expression dépréciative à un biographe du poète Arthur Rimbaud. L’œuvre littéraire de ce génie fut tarie à vingt ans.

 Après quoi, Rimbaud se livra à des errances, des voyages et des pratiques commerciales douteuses, sinon répréhensibles. La foi au Christ ne peut être ni médiocre ni mercantile. Jamais déception, ressentiment, regrets ne peuvent compenser le don de notre personne corps et âme au Seigneur Jésus. Arthur Rimbaud a écrit ceci qui n’est pas le blasphème que l’on imagine, – les poètes ne blasphèment pas, – ils lancent vers le ciel qu’ils croient vide un cri de désespérance. Ah ! La vie est amère depuis que l’autre Dieu nous attèle à sa Croix ! Il ne doit jamais y avoir d’amertume en nos vies consacrées exclusivement au service de l’amour et donc de la joie.

Bien cher Paul, je ne voudrais pas que ma conclusion fût larmoyante. Mais, dans vingt-cinq ans, âgé de quatre-vingt-six ans, d’une fraîcheur toute relative, tu fêteras ton jubilé d’or. Je te préviens dès à présent : je t’aurai faussé compagnie. Faut-il que nous nous en désolions ?

Ma sensibilité, parfois excessive, m’y inciterait. Mais je ne veux pas qu’il en soit ainsi. Ce que je viens de rappeler ce soir pour tous les prêtres présents, mais aussi et inséparablement pour nos frères et sœurs laïques, me l’interdit. Le dogme catholique de la communion des Saints, qui ravissait Georges Bernanos, nous apprend à considérer chaque événement de notre existence du point de vue de l’éternité, « sub specie aeternitatis » : nous sommes en effet reliés par un fil mystérieux, vivants et défunts, saints et pécheurs, au Christ ressuscité. Si nous souffrons de solitude, d’incompréhension, de mesquineries et d’injustice, souvenons-nous de cette belle pensée de ma chère Simone Weil : « La Croix est notre patrie. » Oui, c’est la croix qui nous conduit à la Gloire par le lien de l’amour.

Bien cher Paul, heureux Jubilé et bon courage pour les années à venir.

Que le Christ soit ton unique bonheur dans le service de  la Sainte Eglise catholique.

Chanoine Christian Neumann

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