LA PUISSANCE DE L’AMOUR

Les civilisations, passent, les cultures, les religions passent : l’homme demeure. Il peut faire de grandes choses et réaliser des exploits, la capacité de découverte, l’inventivité de l’homme est extraordinaire, sa capacité d’adaptation aussi. Malgré cela, les civilisations passent, quelles que soient leurs forces, leurs puissances, leurs richesses. Il n’y a qu’une réalité qui demeure: l’homme.

Car la richesse de l’homme n’est pas dans sa puissance, sa richesse, sa force ; la seule vraie richesse de l’homme se trouve dans sa capacité d’aimer, de sortir de lui-même, d’aller à la rencontre de l’autre.    Les composantes qui définissent l’homme dans son milieu culturel, social, politique sont toutes, d’une certaine manière extérieures à lui-même.

Il les reçoit, et compose avec elles. Seul l’amour permet de changer l’homme de l’intérieur. Seule cette lumière intérieure qui naît de l’amour l’oblige à quitter ses instincts grégaires et l’amène : au lieu d’amasser, de dominer – au contraire à se déposséder pour rencontrer l’autre. Cette force incroyable, plus explosive que la bombe atomique s’appelle l’amour. Cette force, Dieu l’a fait jaillir dans le cœur de l’homme, elle résonne en lui dans la mesure où ce dernier ne s’est pas durci, fermé, verrouillé dans son cœur et où il accepte d’être rejoint par l’étincelle de l’amour.      Tout le message de Jésus est là, toute sa vie en est le témoignage. Dans l’évangile du lavement des pieds du jeudi Saint, c’est à travers ce geste d’humilité et d’abaissement l’Amour en la personne de Jésus-Christ qui vient nous redire, nous re-proposer son amour gratuit et total.  Il se met à genoux devant chacun de nous pour effectuer ce geste humble du serviteur. Il vient nous redire son amour en s’abaissant et en faisant sien nos pauvretés, nos lâchetés, nos manques. Il vient laver, essuyer toute la poussière de nos routes, accumulée sur nos chemins de vie. Quelle sera notre réponse ?

Celle de Pierre : « non tu ne laveras pas les pieds ». C’est à-dire : « Je veux bien qu’il y ait un Dieu. Je suis d’accord de venir lui faire des offrandes, des prières, de participer à de magnifiques liturgies : mais Toi Dieu, reste bien là-haut dans le sanctuaire, ne vient pas te mêler de ma vie. Je me débrouille, je cache ce qui ne va pas, je mens un peu, mais personne ne le voit.

Reste un Dieu extérieur à moi, c’est tellement mieux. Cela me convient, ne viens pas te mêler de mon moi, c’est déjà suffisamment compliqué comme ça. Si tu m’appelles à sortir de moi, à aller à ta rencontre, mon équilibre bancal, mes faux semblants, tout cela va se casser la figure. Je n’ai pas très envie d’être pleinement libéré, à me laisser transformer par ton amour, à changer, à me remettre en cause. Je me sens du côté de Pierre : « laisse-moi tranquille, « éloigne-toi de moi car je suis un homme pécheur, dira-t-il… et c’est justement de ce péché que tu veux me délivrer.

Accepterons-nous, par amour, par ce geste d’amour du Christ de nous laisser rejoindre, changer, transformer, pour ne plus nous appuyer sur ce que nous faisons ou même ce que nous croyons être, mais sur Lui : le Christ, et sur lui seul.        Ou alors la réponse de Judas : il accepte de se laisser laver les pieds, mais après il va livrer Jésus. Il fait tout comme il faut : pratique, reçoit le geste de Jésus, mais au fond refuse le : « je t’aime » qu’il signifie. Son cœur reste dur et fermé. Il fait semblant, il sauve les apparences, mais l’amour n’a plus de prise sur lui : la raison l’emporte : « Cet homme, Jésus, devient fou, il a des paroles qui dépassent l’entendement, il va trop loin… Je vais le livrer aux Romains car il risque de provoquer une division, une guerre contre les Romains et on va de nouveau tout perdre. Il vaut mieux faire semblant, et passer à côté de l’essentiel du message.   Par ce geste, Jésus nous dit tout : son amour, le don de lui-même, de sa vie, de son être. Quelle sera notre réponse : celle de Pierre, celle de Judas ? À chaque eucharistie, c’est ce même message qui nous est livré : Dieu se donne en Jésus-Christ : totalement, sans réserve.

À chaque eucharistie c’est un lavement des pieds qui nous est proposé : viens boire à la source, viens recevoir l’amour. C’est Jésus qui s’abaisse devant chacun de nous et fait sien les souffrances de notre route, et nous redit sa confiance et son amour.        Voilà la grande richesse de l’homme. Richesse fragile – comme le feu pour nos ancêtres, mais capable comme lui d’embraser le monde. Ce geste, Jésus ne nous demande pas seulement de le recevoir, mais de le vivre les uns les autres : « comprenez-vous ce que je viens de faire, […] si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ». La seule civilisation qui ne passera jamais, frères et sœurs, c’est la civilisation de l’amour, que nous sommes appelés à construire, à la suite du Christ.

Elle ne passera pas, car elle est la vocation fondamentale de l’homme – c’est en elle et pour elle que nos existences trouvent sens.

Père Nicolas de Boccard

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